Présentation
La pêche illicite en Sierra Leone
Les eaux de l’Afrique de l’Ouest comptent parmi les plus poissonneuses au monde. En Sierra Leone – pays classé en 2008 au dernier rang par l'ONU parmi 177 pays sur la base de l'indicateur de développement humain (IDH) – la pêche a le potentiel de fournir des revenus vitaux à un pays qui tente désespérément de se remettre de la guerre civile. Pour de nombreuses communautés côtières, la pêche offre la seule opportunité d’obtenir des moyens de subsistance qui permettront de reconstruire les foyers, d’envoyer les enfants à l’école et d’avoir accès aux traitements médicaux. Pourtant, chaque jour, du Nord au Sud du littoral, cette opportunité disparaît à cause de la pêche illégale. Le gouvernement de Sierra Leone, avec un budget et des ressources très limités, parvient à peine à patrouiller dans ses eaux nationales ; en conséquence, la pêche illicite, non déclarée et non réglementée (INN) pratiquée par des opérateurs étrangers est largement répandue. La pêche INN détruit l’environnement marin local dont dépendent certaines des populations les plus pauvres au monde.
Une centaine de villages, dispersés sur les pourtours de l’île Sherbro, au Sud de la Sierra Leone, dépendent entièrement de la pêche. Utilisant des filets et des hameçons achetés parfois après des années d’économies et embarqués à bord de pirogues manœuvrées à la pagaie, les pêcheurs vivent dans des conditions difficiles. Dans la communauté de Borhol-Ngai, le chef local Alpha Baimoh pêche depuis de nombreuses années. Selon lui, le problème le plus important est la pêche illicite. « Nous sommes plein d’amertume parce que les chalutiers détruisent notre unique lieu de pêche. » En utilisant des chaluts extrêmement destructeurs et en ciblant la zone d’exclusion côtière qui abrite les principales aires de reproduction du poisson, les navires illicites ont un énorme impact sur les stocks halieutiques locaux. Ils ciblent les espèces de grande valeur et tout ce qu’ils jugent inintéressant – jusqu’à 70 % de leurs captures – est rejeté en tant que prises accessoires, et par conséquent perdu pour les collectivités locales et pour les populations de poissons en âge de se reproduire.
En outre, les chalutiers entrent souvent en conflit direct avec les pêcheurs locaux. La plupart de nos pêcheurs ont perdu leurs hameçons ou leurs filets. Beaucoup prétendent qu’ils sont visés délibérément, et ils vivent dans la crainte de perdre non seulement leur outil de travail, mais aussi leur vie. « Vous pouvez voir les chalutiers venir délibérément sur vous » affirme Alpha. « Un accident vient d’ailleurs juste de m’arriver. Nous étions partis pêcher un matin, et nous avions lâché nos filets. Nous avons alors remarqué qu’un chalutier venait droit sur nous. Nous avons fait des signes et nous avons crié mais il fonçait droit sur notre pirogue. Finalement, nous avons dû sauter. Le chalutier a heurté notre bateau de plein fouet... à aucun moment il ne s’est arrêté, ni quand il arrivait sur nous, ni lorsqu’il nous a frappés et que nous étions à la mer. Il a fallu qu’on nous porte secours. »
L’histoire d’Alpha n’est pas un cas isolé. Sur toute la côte, les pêcheurs locaux ont perdu leur matériel, ils ont vu les poissons dont ils ont désespérément besoin être rejetés à la mer comme des déchets, et ils se sont fait attaqués avec des pierres, des lance-pierres et de l’eau bouillante. La provenance des chalutiers illicites est très difficile à identifier – les noms, les numéros d’identification sont constamment masqués et ils ne battent que très rarement pavillon. Ce que l’on sait toutefois, c’est qu’au large de l’Afrique de l’Ouest, se déroule une opération de blanchiment bien organisée qui comprend transbordement, mélange de pêches légales et illégales, faux étiquetage des produits et recours à des pavillons et à des ports de complaisance, le tout permettant d’exploiter des lacunes juridiques et d’avoir accès aux marchés d’Europe, d’Amérique du Nord et d’Extrême-Orient.
Il existe des solutions pour mettre un terme à la pêche illicite en Afrique de l’Ouest. Les gouvernements de la région démontrent qu’ils ont la volonté de traiter le problème. Ils manquent pourtant cruellement de ressources et de formation et ils ont besoin d’assistance pour des mesures telles que le contrôle portuaire et les systèmes de suivi, contrôle et surveillance de la FAO (MCS - Monitoring, Control and Surveillance). Les communautés locales de pêcheurs et les ONG ont un rôle crucial à jouer. Elles peuvent être impliquées dans des mesures renforçant leur implication dans la gestion durable des ressources marines locales. Les mesures internationales sont tout aussi cruciales : interdire l’accès au marché et le soutien logistique aux pêcheurs illégaux est primordial, tout comme combler les lacunes juridiques internationales, notamment l’utilisation de pavillons de complaisance. Ces solutions ne sont pas faciles à mettre en œuvre et chacune d’entre elles requiert une coordination et une aide internationales efficaces. Mais garantir les moyens de subsistance de pêcheurs comme Alpha Baimoh et sa communauté est primordial.
- Article fourni par Duncan Copeland, Environmental Justice Foundation
La Fondation pour la justice environnementale (Environmental Justice Foundation, EJF) étudie et fait campagne pour des solutions à la pêche « pirate » illicite en Afrique de l’Ouest depuis 2004. En Sierra Leone, l’EJF est partenaire et renforce les compétences des communautés locales, des ONG et du gouvernement sur les initiatives locales pour résoudre le problème. L’EJF mène également des campagnes internationales visant à garantir l’aide internationale aux pays en développement pour la lutte contre la pêche illicite dans leurs eaux, l’élimination des pavillons de complaisance et faire pression sur les gouvernements pour qu'ils prennent des mesures concrètes visant à combler les lacunes juridiques dans lesquels la pêche illégale s’infiltre. Pour plus d’informations, veuillez consulter www.ejfoundation.org.
Légende des images : Des chalutiers étrangers illicites déciment les stocks halieutiques et les moyens de subsistance locaux en Sierra Leone. © Environmental Justice Foundation (EJF)
Chef du village et pêcheur, Alpha Baimoh scrute l’horizon et recherche des navires de pêche illicite avant d’oser prendre la mer pour pêcher. Les dégâts causés à sa pirogue, heurtée par un chalutier, sont clairement visibles. © Environmental Justice Foundation (EJF)
Publié le 11 décembre 2008
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