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Entretien avec Jason Clay du Fonds mondial pour la nature (WWF) sur la création de l’Aquaculture Stewardship Council (ASC)

Jason Clay est Vice-Président «Transformations du marché» au WWF Etats-Unis. Il s’est entretenu avec Melanie Siggs de l’Alliance Produits de la mer lors du Seafood Summit 2009 à San Diego, en Californie, au sujet de la création de l’Aquaculture Stewardship Council (ASC).

Melanie (MS). Jason, vous avez récemment annoncé la création de l'Aquaculture Stewardship Council. De quoi s’agit-il ? Comment cet organisme a-t-il été créé ?

Jason ClayJason (JC). Nous avons lancé l'Aquaculture Stewardship Council après environ 15 ans de préparation ; cela a été un processus extrêmement long pour certains d'entre nous. Nous travaillons à l’élaboration de normes crédibles qui peuvent être utilisées pour évaluer et servir de référence pour d’autres normes déjà en vigueur.

Le WWF a commencé à travailler sur l’aquaculture en 1994 en comparant les effets de la pêche sauvage et de l'élevage de crevettes ; les résultats ont montré que l'avenir des crevettes dépendait en réalité de l'aquaculture, mais que cette industrie devait être améliorée. Nous avons alors entamé une réflexion sur les principaux impacts, la définition d’un consensus autour de la question, la création d’un consortium constitué de la Banque mondiale, de la FAO, du NACA (Réseau de centres d’aquaculture pour la région Asie et Pacifique - Network of Aquaculture Centres in Asia-Pacific) et du WWF, pour examiner, sur la base de 45 études de cas, les effets majeurs de l'aquaculture à l'échelle mondiale et les améliorations possibles à y apporter. Depuis lors, nous avons commencé à nous intéresser au saumon et au tilapia, ainsi qu'à une douzaine d'autres espèces pour lesquelles des normes sont en cours d’élaboration, et nous pensons que la question fondamentale est la suivante : que faisons-nous de toutes ces normes de meilleures pratiques et de performance que nous élaborons ?

Le WWF a une longue expérience non seulement en matière d’élaboration de normes et de programmes de certification mais aussi de leur diffusion à travers le monde – par exemple, le Forest Stewardship Council, le Marine Stewardship Council et le Marine Aquarium Council. Un certain nombre de normes agricoles sont également élaborées par le WWF ; tout cela n’est pas tout à fait nouveau.

Au cours des six à huit dernières années, nous avons supervisé les autres programmes d’aquaculture en cours - nous avons récemment achevé l’examen d’une trentaine de normes en aquaculture – et nous avons décidé que la barre n’était pas assez haute, non seulement en ce qui concerne la performance mais aussi la manière de créer ces normes, leur crédibilité, leur transparence, le degré d’implication de multiples parties prenantes, leur mode de vérification, etc. Nous pensons que le terrain est réellement propice à la mise en place de normes crédibles qui pourront s’introduire sur les marchés, notamment européens et nord-américains qui sont disposés à soutenir une aquaculture plus durable. Cependant, en tant qu’organisation, nous estimons que la certification constitue probablement la partie émergée de l’iceberg. Le véritable bénéfice d’un travail sur l’aquaculture consiste à provoquer un changement à partir de la base et non du sommet, ainsi notre mission consistera également à trouver les moyens d’améliorer la performance des moins bons producteurs car c’est à ce niveau que nous obtiendrons les meilleurs gains environnementaux sur le terrain. Voilà pourquoi nous préférons les approches progressives et les réseaux d’acheteurs et de vendeurs pour rassembler les parties prenantes et les aider à adopter de meilleures pratiques et à entreprendre des études préliminaires, de comparaison entre diverses entreprises, afin de déterminer à quel niveau elles se situent et comment elles peuvent améliorer leurs pratiques. Le lancement de l’ASC ne constitue donc qu'un volet de la stratégie globale.

MS. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur l’avancée des dialogues et sur le calendrier de sortie des normes ?

JC. Nous avons huit ateliers appelés «dialogues» autour de l’aquaculture qui se déroulent actuellement. Le plus récent, concernant la truite, est coordonné hors de l’Europe et sera le dernier avant le lancement de l’ASC. Il sera intéressant d’entamer d’autres dialogues après le lancement de l’ASC, mais pour le moment, nous souhaitons d’abord terminer ceux qui ont été commencés. Cela se fera probablement… nous avons actuellement trois dialogues en projet : le tilapia, les mollusques à coquilles bivalves et le pangasius.

Nous n’avons pas voulu lancer une norme unique comme celle des crevettes pour laquelle le consortium a beaucoup travaillé il y a deux ou trois ans ; nous avons plutôt voulu instituer un ensemble de normes de sorte que tout acheteur de produits de la mer puisse choisir parmi des produits certifiés. Notre souci est que les normes élaborées soient toutes disponibles et que les entreprises achètent davantage que si une seule norme était disponible.

Nous souhaitons également faire en sorte que les normes soient utilisées différemment des autres programmes de certification en vigueur à ce jour, c'est-à-dire que nous souhaiterions que nos normes soient ajoutées aux normes de santé et de sécurité, en tant que norme environnementale. Ainsi, nous élaborons actuellement des protocoles d’accord avec le GlobalGAP (Good Agricultural Practices - Bonnes Pratiques Agricoles) et le Food Marketing Institute (en particulier son programme SQF - Safe Quality Food) afin de disposer de programmes «santé et sécurité+». Nous avons récemment noué un partenariat avec le GlobalGAP, qui a accepté de compléter ses exigences environnementales, sociales et en matière de sécurité alimentaire, par des normes sociales et environnementales chiffrées, actuellement élaborées dans le cadre des dialogues autour de l’aquaculture.

MS. Pouvez-vous nous rappeler ce que sont le GlobalGAP et le FMI/SQF ?

JC. Ces deux groupes ont été créés par des distributeurs pour contribuer à réduire ou éliminer les problèmes de sécurité et de santé de l’alimentation et pour favoriser l’harmonisation des normes entre différents systèmes. Nous travaillons avec le Food Marketing Institute pour les aider à résoudre les questions environnementales contenues dans leur programme d'assurance de la qualité SQF qu’ils réalisent avec les distributeurs alimentaires, surtout aux États-Unis. Si ce travail se poursuit, il donnera lieu à un «SQF+» s’il contient une norme des dialogues autour de l’aquaculture que nous aurons élaborée. De même, nous avons récemment signé un protocole d’accord avec le GlobalGAP pour un programme de même type, qui prévoit que ceux qui seront certifiés conformément aux normes GlobalGAP et ASC, seront considérés «GlobalGAP+». Nous pensons que cette stratégie est un moyen de pénétrer immédiatement certains marchés – notamment européens – qui ne sont pas véritablement des marchés de certification en aquaculture ; aux États-Unis, il s’agit de placer la barre plus haut. Mais un véritable problème se pose aux Etats-Unis, avec les distributeurs avec lesquels nous discutons : la barre pourrait avoir été mise un peu trop bas et de nombreux magasins de vente en gros, au détail et certaines marques pourraient demander des produits de la mer d’une qualité que Wal-Mart n’accepterait pas forcément par exemple.

MS. Vous avez indiqué que vous êtes sur le point de signer un protocole d’accord avec le GlobalGAP ; ce protocole est-il différent de celui signé par le GAA (Global Aquaculture Alliance) ?

JC. La différence réside dans le fait que ce que nous envisageons avec la direction du GlobalGAP vise en réalité la certification des producteurs à la fois par les normes GlobalGAP et par les normes ASC - les deux n'étant pas les mêmes. GlobalGAP et l’ACC (Aquaculture Certification Council) ont convenu d’une harmonisation du processus de certification afin d'éliminer la redondance du coût.

MS. Pensez-vous qu’à l’avenir, une fois les normes ASC mises en place, il pourrait être possible de définir d’autres domaines de certification, tels que des questions ayant trait aux aspects sociaux ou au carbone, ou encore à la sécurité et la qualité alimentaire que vous avez mentionnées précédemment ?

JC. L’ASC commencera par ce sur quoi nous nous sommes focalisés jusqu’ici dans tous les 175dialogues, ainsi que sur les questions environnementales et sociales. Il ne s’agit pas de «commerce équitable» en soi, mais de critères sociaux contenus dans chacune des normes élaborées. Notre objectif est que tous les trois à cinq ans – et nous devons arriver à comprendre cela dans les moindres détails – les normes soient révisées et modifiées en fonction de la technologie disponible, des meilleures pratiques connues et des performances qui peuvent à présent être réalisées. Il s’agira également de voir ce que nous pouvons faire pour lutter contre les gaz à effet de serre et traiter les questions liées au carbone ; devons-nous nous pencher davantage sur le commerce équitable et les questions sociales ? Existe-t-il d’autres aspects sur lesquels nous devrions nous intéresser et que nous n’avons pas fait jusqu’ici ?

MS. En ce qui concerne l’offre générale actuelle, pouvez-vous nous dire qui est impliqué dans la création de l’ASC et si vous recherchez d’autres partenaires et soutiens ?

JC. Nous avons lancé l’intention et non pas l’entité. Il s'agit de poser les jalons et dire « voici ce que nous allons faire ». Tous ceux qui sont véritablement intéressés par le développement de normes de production en aquaculture et par la mise à disposition de normes basées sur la performance seront les bienvenus en tant que soutien ou partenaires, quelle que soit leur compétence. Nous commençons bien évidemment avec toutes les différentes entités, des centaines d’entités, qui ont été impliquées dans toutes les discussions en tant que partenaires logiques, mais il existe également bien d'autres entreprises, d’autres donateurs, ainsi que d’autres personnes qui n’ont jamais été impliqués et qui pourraient l’être à l’avenir. Nous n’avons pas un groupe spécifique de personnes avec lesquelles nous travaillons, nous discutons en ce moment avec un certain nombre d'organisations. Nous devons connaître exactement le type d'organisation pouvant être impliqué, à cause du risque de conflit d'intérêts ou de pratiques répréhensibles, d’où la nécessité d’être autonome ou ne pas être impliqué du tout.

Nous sommes impliqués dans 16 dialogues au total, pas uniquement en aquaculture - nous avons partout de 10 à 30% de part de marché mondial à la table qui dit vouloir des normes. Nous avons entre 10 et 50% de la production mondiale d’une denrée donnée qui s’engage à produire conformément aux normes. Donc nous sommes conscients qu'il y aura des obstacles et que ce sera long mais d'une manière générale nous pensons que nous sommes bien placés pour pénétrer assez rapidement certains de ces marchés avec une stratégie commerciale qui nous permet d’utiliser le marché pour changer, pour créer l’impulsion du changement. Cela est inhabituel. En fait les produits bio, après 35 ans, représentent 0.7 % du marché alimentaire mondial ; par conséquent, le nombre de personnes dont on parle et qui s’engagent avec nous est assez phénoménal. Juste pour vous donner un exemple, IKEA représente la 13e plus grande chaîne de restauration dans le monde et le saumon est l'un des trois plats qu’ils vendent dans chacun de leurs restaurants. Ils achètent 1% de la production mondiale de saumon, le tout provenant de l’aquaculture. Ils ont exigé que tous leurs acheteurs ou vendeurs prennent part aux dialogues sur le saumon et obtiennent leur certification dans un délai de cinq ans après la mise en place des normes.

MS. Voilà un bon exemple d’implication d’une partie prenante à ce processus. Si vous deviez identifier un moyen de demander à chaque lecteur de s’engager et d'apporter sa contribution à la création de l'ASC et à l'application des résultats des dialogues, que diriez-vous ?

JC: Ouvrez-nous les portes. Aidez-nous à trouver les bonnes personnes qui souhaitent s’engager. Aidez-nous à identifier les problèmes qui nous gêneront plus tard si nous ne les résolvons pas. Vous savez, nous voulons faire de nouvelles erreurs, nous ne voulons pas faire des erreurs déjà commises par d’autres, par conséquent toutes les leçons acquises nous seront très utiles. Je pense cependant que la particularité de notre stratégie réside dans le fait que pour nous, les consommateurs ne devraient pas à avoir le choix face à ces questions. Il ne devrait y avoir que de bons produits dans les rayons ; nous partons du fait que nous n’avons pas besoin de modifier la façon dont 6,7 milliards de consommateurs achètent leurs produits, mais nous devons modifier les habitudes d’achat de 300 à 500 entreprises, parce que ces entreprises-là achètent 70 à 80% des denrées échangées au niveau mondial ; 100 entreprises achètent 50% de ces produits et environ 25 entreprises achètent 25% de ces produits, il n’y a pas tant d’acteurs. Feront-ils partie de l’ASC et aideront-ils à sa création ? J’en doute. Je ne pense d’ailleurs pas que cela soit approprié et si nous avons retenu une seule chose du MSC, c’est que si vous avez une seule entreprise impliquée dans un programme de certification, les autres ne veulent pas être impliquées car cette entreprise aura tendance à dominer. Nous souhaiterions préserver un peu d’indépendance par rapport à ce type de groupes.

MS. Pouvez-vous nous dire où sera basée l’ASC ? Le savez-vous déjà ?

JC. Je ne sais pas encore où sera basée l’ASC. Cela reste à déterminer, certains endroits paraissent tout à fait logiques. L’ASC et la force des normes environnementales auront un énorme impact en Europe. Cette région paraîtrait donc logique. En outre, il semble y avoir moins de concurrence directe en Europe qu'ailleurs, donc il y serait plus facile d'avancer et beaucoup de gouvernements européens envisagent l'ASC comme un moyen de soutenir les actions de développement partout dans le monde avec les petits producteurs aquacoles. Mais la décision n’est pas encore prise. Nous restons ouverts aux suggestions.

MS. Avez-vous l’intention de créer des groupes de réflexion sur ces sujets ?

JC. Nous mettrons en place un processus par lequel nous examinerons le plan d’action et les stratégies pour l’année à venir. Notre objectif est de finaliser le planning dans un an et demi pour un lancement effectif d’ici deux ans. L’élaboration des normes nous prendra encore environ deux ans, et il nous paraît sensé de les transférer ensuite à une nouvelle organisation.

MS. Une dernière question, pouvez-vous partager avec nous l’expérience que vous avez acquise au Seafood Summit cette année à San Diego ? Qu’en retiendrez-vous ?

JC. C’est assez amusant, je n’ai pas participé à un Seafood Summit depuis celui de Rhodes Island, il y a pas mal d'années ; j'avais cessé d'y aller à cause de la manière dont les choses étaient organisées. On se retrouvait avec environ 90 ONG et 10 organisations non-ONG et lorsque les ONG voulaient s’exprimer, les entreprises prenaient la porte. Nous avons fait beaucoup de chemin depuis. Ce n'était pas la bonne façon de procéder selon moi ; il était nécessaire de s'engager avec ceux avec qui nous voulions travailler, aborder les questions scientifiques, le contenu et les modifications à apporter d'un point de vue commercial, et non pas uniquement des débats théoriques et idéologiques. Les stratégies doivent correspondre aux réalités du terrain. Il doit être possible de nouer des partenariats en public et non pas uniquement derrière une porte close. Par conséquent ce qui m’a surpris pendant ce Summit, c’est l’ouverture et la sincérité des débats. Je pense que nous aurons à faire face à de dures réalités, notamment en ce qui concerne l’avenir des produits de la mer dans le monde. Selon moi, il ne s’agit pas de pêcheries. Je pense que tout repose sur l’aquaculture. Pour un avenir plus radieux, nous devons donc nous assurer que les impacts de l'aquaculture ne seront pas d'une certaine manière aussi mauvais que ceux de la mauvaise gestion des pêcheries ; mais jusqu'ici tout reste possible.

Interview réalisée en février 2009

Publié en novembre 2009

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